{"id":153967,"date":"2026-07-16T18:27:44","date_gmt":"2026-07-16T18:27:44","guid":{"rendered":"https:\/\/africa.ifpri.info\/2026\/09\/08\/le-mythe-de-lautosuffisance-pourquoi-cultiver-sa-propre-nourriture-ne-nourrira-pas-a-elle-seule-lafrique\/"},"modified":"2026-09-08T18:33:49","modified_gmt":"2026-09-08T18:33:49","slug":"le-mythe-de-lautosuffisance-pourquoi-cultiver-sa-propre-nourriture-ne-nourrira-pas-a-elle-seule-lafrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/africa.ifpri.info\/fr\/2026\/07\/16\/le-mythe-de-lautosuffisance-pourquoi-cultiver-sa-propre-nourriture-ne-nourrira-pas-a-elle-seule-lafrique\/","title":{"rendered":"Le mythe de l&#8217;autosuffisance : pourquoi cultiver sa propre nourriture ne nourrira pas, \u00e0 elle seule, l&#8217;Afrique"},"content":{"rendered":"<h5 class=\"wp-block-heading\">Article de recherche<\/h5>\n<p>Par Antoine Bou\u00ebt, Fousseini Traor\u00e9, Pierre Mamboundou, Insa Diop, Abdourahmane Sy et Audrey Lulu Mandi<\/p>\n<h5 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a>Points cl\u00e9s \u00e0 retenir :<\/h5>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>L'id\u00e9e intuitive qu'un pays qui produit toute sa propre nourriture sera en s\u00e9curit\u00e9 alimentaire ne r\u00e9siste pas \u00e0 l'examen des donn\u00e9es. L'autosuffisance alimentaire ne s'av\u00e8re ni n\u00e9cessaire ni suffisante pour la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire. <\/li>\n<li>Certains pays qui importent la majeure partie de leur nourriture, notamment le Japon, la Norv\u00e8ge et la Tunisie, figurent parmi les mieux nourris au monde, tandis que certains exportateurs nets de produits alimentaires sont toujours confront\u00e9s \u00e0 la faim. Le commerce, et pas seulement la production, fait une grande partie du travail. <\/li>\n<li>L'Afrique s'appuie sur les droits de douane agricoles les plus \u00e9lev\u00e9s du monde, mais dans l'ensemble, elle taxe ses agriculteurs plut\u00f4t que de les soutenir. Et le soutien qui existe n'aide l'autosuffisance que jusqu'\u00e0 un certain point. <\/li>\n<\/ul>\n<p><em>Cet article est bas\u00e9 sur une recherche qui n'a pas encore \u00e9t\u00e9 \u00e9valu\u00e9e par des pairs.<\/em><\/p>\n<p>Il existe une id\u00e9e sur la faim qui semble si sens\u00e9e qu'elle n'a presque pas besoin d'\u00eatre d\u00e9fendue. Si un pays produit toute la nourriture dont il a besoin, la logique veut que sa population soit nourrie. Pas de d\u00e9pendance aux march\u00e9s mondiaux capricieux, pas d'exposition aux pics de prix fix\u00e9s dans des capitales lointaines, pas de factures d'importation drainant de pr\u00e9cieuses devises \u00e9trang\u00e8res. Cultivez votre propre nourriture, et vous n'aurez jamais faim. C'est la version de la politique alimentaire qui consiste \u00e0 entretenir un potager \u00e0 l'arri\u00e8re, et \u00e0 travers l'Afrique, elle a discr\u00e8tement fa\u00e7onn\u00e9 des d\u00e9cennies de droits de douane, de subventions et de campagnes d'autosuffisance.    <\/p>\n<p>Un nouveau document de travail de l'IFPRI confronte cette intuition aux preuves, \u00e0 un moment o\u00f9 la faim en Afrique augmente plut\u00f4t que de diminuer. Le verdict est inconfortable pour quiconque aime l'id\u00e9e : l'autosuffisance alimentaire n'est ni une condition n\u00e9cessaire ni une condition suffisante pour la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire. <\/p>\n<p><em>FIGURE 1 : Ratio d'autosuffisance alimentaire dans les huit pays cibles et les r\u00e9gions de r\u00e9f\u00e9rence, montrant qu'aucun des huit n'atteint la ligne des 100 %. Source : Figure 11 du document. <\/em><\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a>Deux mots faciles \u00e0 confondre<\/h3>\n<p>S\u00e9curit\u00e9 alimentaire et autosuffisance alimentaire sonnent comme des cousins. Elles ne le sont pas. La s\u00e9curit\u00e9 alimentaire, selon la d\u00e9finition standard, est atteinte lorsque chacun a un acc\u00e8s physique et \u00e9conomique fiable \u00e0 une nourriture nutritive suffisante, quelle que soit la provenance de cette nourriture. L'autosuffisance alimentaire est plus \u00e9troite et plus litt\u00e9rale : c'est la part de ce qu'un pays mange qu'il produit \u00e9galement. L'une concerne le fait que les gens soient nourris. L'autre concerne qui a produit le repas. Le glissement entre les deux, traitant la seconde comme une garantie de la premi\u00e8re, est l\u00e0 o\u00f9 les probl\u00e8mes commencent.      <\/p>\n<p>La distinction est importante car l'Afrique va dans la mauvaise direction sur la mesure litt\u00e9rale. Le ratio d'autosuffisance alimentaire du continent est pass\u00e9 de 106 % en 1961, lorsqu'il produisait l\u00e9g\u00e8rement plus qu'il ne consommait, \u00e0 81 % en 2019. Aucun des huit pays que l'\u00e9tude examine en d\u00e9tail (Ghana, Kenya, Mozambique, Nigeria, Rwanda, S\u00e9n\u00e9gal, Tanzanie et Ouganda) ne produit aujourd'hui autant de nourriture qu'il n'en consomme. Vue sous le seul angle de l'autosuffisance, cela ressemble \u00e0 une urgence exigeant un effort de production \u00e0 tout prix.   <\/p>\n<p>Mais est-ce le cas ? C'est la question \u00e0 laquelle la recherche tente de r\u00e9pondre. <\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a>Ni n\u00e9cessaire ni suffisante<\/h3>\n<p>Ici, les auteurs font quelque chose de clarifiant. Plut\u00f4t que d'argumenter \u00e0 partir de la th\u00e9orie, ils classent les pays du monde dans une grille simple (autosuffisants ou non, en s\u00e9curit\u00e9 alimentaire ou non) et regardent qui se situe o\u00f9. La grille brise le mythe en deux.  <\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, l'autosuffisance n'est pas n\u00e9cessaire. Une nette majorit\u00e9 de pays qui importent la majeure partie de leur nourriture, environ sept sur dix, connaissent n\u00e9anmoins de faibles niveaux de faim. La Norv\u00e8ge, le Japon, la Tunisie, le Cameroun : aucun ne produit tout ce qu'il mange, et tous sont confortablement nourris, car le commerce fournit de mani\u00e8re fiable le reste (souvent, dans les cas riches en ressources, pay\u00e9 par l'exportation d'autre chose que de la nourriture). On peut \u00eatre nourri sans se nourrir soi-m\u00eame.   <\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, l'autosuffisance n'est pas suffisante. Un plus petit groupe <a>r\u00e9calcitrant<\/a><a href=\"#_msocom_1\">[FT1]<\/a> de pays produisent un surplus alimentaire et ne peuvent toujours pas nourrir tout le monde. La Bolivie, le Guatemala et la Zambie sont tous des exportateurs nets de calories, mais tous sont aux prises avec une r\u00e9elle ins\u00e9curit\u00e9 alimentaire. Produire suffisamment, il s'av\u00e8re, n'est pas la m\u00eame chose que tout le monde mange suffisamment.   <\/p>\n<p>Si l'on remplace les anecdotes par les statistiques, la m\u00eame image se maintient. Partout dans le monde, une autosuffisance plus \u00e9lev\u00e9e n'est li\u00e9e qu'\u00e0 deux des quatre piliers reconnus de la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire, la disponibilit\u00e9 et l'acc\u00e8s, et \u00e0 peine aux autres. En Afrique sp\u00e9cifiquement, la relation est encore plus faible. La ligne claire que l'on pourrait attendre, plus de nourriture produite localement signifiant moins de faim, n'est tout simplement pas l\u00e0.   <\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a>Le paradoxe de taxer ceux que l'on entend prot\u00e9ger<\/h3>\n<p>Si l'autosuffisance est l'objectif, les outils familiers sont les droits de douane et les subventions : taxer les importations, soutenir les agriculteurs, favoriser la production nationale. L'Afrique a eu recours au premier bien plus qu'au second. Le continent pr\u00e9l\u00e8ve les droits de douane les plus \u00e9lev\u00e9s du monde sur les importations agricoles, avec une moyenne d'environ 23 %. Et pourtant, lorsque l'on additionne tout ce que les gouvernements font r\u00e9ellement, la protection des droits de douane et le soutien des subventions combin\u00e9s, les agriculteurs africains sont perdants. Selon la mesure standard de l'aide, l'agriculture du continent n'est pas subventionn\u00e9e en fin de compte, mais tax\u00e9e, et tax\u00e9e plus lourdement que partout ailleurs sur Terre.    <\/p>\n<p>C'est le paradoxe silencieux au centre de l'\u00e9tude. Les gouvernements qui recherchent l'autosuffisance par le biais de barri\u00e8res commerciales peuvent finir par \u00e9trangler les producteurs m\u00eames qu'ils esp\u00e8rent encourager, car des murs \u00e9lev\u00e9s autour de certains produits c\u00f4toient de lourdes taxes sur d'autres, et l'agriculteur ressent la seconde aussi vivement que la premi\u00e8re. <\/p>\n<p>Il y a une autre nuance, et celle-ci est porteuse d'espoir. Le soutien agricole contribue \u00e0 l'autosuffisance, l'analyse le confirme, mais pas sans limite. L'effet est fort lorsque le soutien est faible et s'estompe \u00e0 mesure que le soutien augmente, jusqu'\u00e0 ce que, au-del\u00e0 d'un certain seuil, une aide suppl\u00e9mentaire n'apporte presque rien et puisse m\u00eame avoir un effet contre-productif \u00e0 mesure que les surplus s'accumulent \u00e0 des prix que le march\u00e9 n'a jamais fix\u00e9s. Plus n'est pas toujours plus. Le mod\u00e8le suit un \u00ab paradoxe du d\u00e9veloppement \u00bb observ\u00e9 de longue date : les pays plus pauvres ont tendance \u00e0 taxer leurs agriculteurs, les plus riches \u00e0 les soutenir, et le rendement du soutien \u00e9volue \u00e0 mesure que les \u00e9conomies se d\u00e9veloppent.    <\/p>\n<p><em>FIGURE 2 : Taux nominal de protection et d'aide par r\u00e9gion, montrant la position n\u00e9gative (taxation nette) de l'Afrique par rapport au soutien positif en Europe, en Asie et en Am\u00e9rique du Nord. Source : Figure 17 du document. <\/em><\/p>\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a>Alors, que devrait faire un continent affam\u00e9 ?<\/h3>\n<p>Si l'autosuffisance n'est pas la r\u00e9ponse, son image miroir ne l'est pas non plus. L'\u00e9tude prend soin de ne pas \u00e9changer un slogan contre un autre. Ouvrir les fronti\u00e8res n'est pas plus une garantie de s\u00e9curit\u00e9 alimentaire que de les fermer. La conclusion honn\u00eate est moins satisfaisante et plus utile : il n'y a pas de strat\u00e9gie unique.   <\/p>\n<p>Ce que les preuves mettent en \u00e9vidence, c'est la valeur du commerce en tant que stabilisateur, en particulier le commerce r\u00e9gional. La production dans une r\u00e9gion enti\u00e8re a tendance \u00e0 \u00eatre plus stable que la production dans un seul pays, de sorte qu'une mauvaise r\u00e9colte \u00e0 un endroit peut \u00eatre compens\u00e9e par une bonne r\u00e9colte \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Une r\u00e9gion qui commerce librement en son sein, tout en investissant dans ses propres agriculteurs, obtient le meilleur des deux mondes : la r\u00e9silience de nombreux fournisseurs et la dignit\u00e9 de produire sa propre nourriture. Le vrai d\u00e9bat, sugg\u00e8rent les auteurs, n'est plus le libre-\u00e9change contre la protection. Il s'agit de construire des syst\u00e8mes alimentaires suffisamment r\u00e9silients pour nourrir les populations lors du prochain choc, quelle qu'en soit la source.    <\/p>\n<p>Ce recadrage porte un message pratique pour les d\u00e9cideurs politiques attir\u00e9s par la banni\u00e8re de l'autosuffisance, qui flotte encore sur une grande partie de la politique agricole africaine. L'objectif \u00e0 poursuivre n'est pas un pays qui produit chaque grain qu'il mange. C'est un pays, et une r\u00e9gion, o\u00f9 chacun peut obtenir de mani\u00e8re fiable un repas nourrissant. Ce ne sont pas les m\u00eames ambitions, et confondre l'une avec l'autre risque de d\u00e9penser de l'argent public rare dans le mauvais combat.   <\/p>\n<p>Ce qui laisse la question \u00e0 laquelle chaque ministre de l'Agriculture du continent devra finalement r\u00e9pondre. Si l'objectif est d'\u00eatre nourri, plut\u00f4t que de simplement s'auto-approvisionner, que feriez-vous diff\u00e9remment demain ? <\/p>\n<p><em>Antoine Bou\u00ebt est directeur du Centre d'\u00e9tudes prospectives et d'informations internationales (CEPII). <\/em><em>Fousseini Traor\u00e9 est chercheur principal, Pierre Mamboundou est chercheur associ\u00e9, et Insa Diop et Abdourahmane Sy sont analystes de recherche, tous au sein de l'unit\u00e9 March\u00e9s, Commerce et Institutions de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI). Ce travail a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 dans le cadre du partenariat Strengthening Food Systems to Promote Increased Value Chain Employment Opportunities for Youth (SFS4Youth) avec la Mastercard Foundation. <\/em><\/p>\n<p><em>Cet article est bas\u00e9 sur une recherche qui n'a pas encore \u00e9t\u00e9 \u00e9valu\u00e9e par des pairs. Les opinions exprim\u00e9es sont celles des auteurs et ne repr\u00e9sentent pas n\u00e9cessairement celles de l'IFPRI ou de la Mastercard Foundation. <\/em><\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rence : <\/strong>Bou\u00ebt, A., Traor\u00e9, F., Mamboundou, P., Diop, I., & Sy, A. (2025). <em>The political economy of food self-sufficiency policies and food security in African countries<\/em> (SFS4Youth Working Paper No. 4). International Food Policy Research Institute. <a href=\"https:\/\/hdl.handle.net\/10568\/168579\">https:\/\/hdl.handle.net\/10568\/168579<\/a> <\/p>\n<p><a id=\"_msocom_1\"><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de recherche Par Antoine Bou\u00ebt, Fousseini Traor\u00e9, Pierre Mamboundou, Insa Diop, Abdourahmane Sy et Audrey Lulu Mandi Points cl\u00e9s \u00e0 retenir : Cet article est bas\u00e9 sur une recherche qui n'a pas encore \u00e9t\u00e9 \u00e9valu\u00e9e par des pairs. 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