Par: Wim Marivoet, Leysa Maty Sall, John M. Ulimwengu
Le Rwanda reconnaît la nutrition comme étant un défi persistant même si le pays avance sur la voie d’une croissance économique rapide.
En 2018, environ 35 % des enfants âgés de 6 à 59 mois souffraient d’un retard de croissance et 24 % des ménages présentaient de faibles taux de consommation alimentaire, selon la dernière Analyse Globale de la Sécurité Alimentaire et de la Vulnérabilité. De nombreux enfants rwandais souffrent également de graves carences en micronutriments, phénomène communément appelé la « faim invisible ». Ces problèmes nutritionnels entraînent souvent des déficiences mentales et physiques, une santé fragile et une faible productivité persistantes.
Dans son agenda politique actuel, le gouvernement rwandais a résolument pris l’engagement de remédier à ces problèmes de nutrition. Un des défis majeurs de la résolution de ces problèmes consistera à comprendre la nature très complexe de l’insécurité nutritionnelle. À titre d’exemple, la situation n’est pas la même dans tous les districts du Rwanda. Ainsi, comme le montre la figure 1, les taux de retard de croissance en 2014/15 varient entre 15 et 60 % environ, alors que ceux des carences en micronutriments se situent entre 35 et 60 % en 2013/14. Dans le même temps, le retard de croissance et la carence en micronutriments chez les enfants ne sont pas nécessairement concentrés dans les mêmes districts, ce qui rend leurs causes et leurs facteurs déterminants difficiles à identifier et à résoudre.
Figure 1. Retard de croissance et carence en micronutriments chez les enfants, Rwanda (2013-2015). Source : À partir des données de l’EDS (2014/15) et l’EMICoV4 (2013/14).
Pour réduire sensiblement le retard de croissance et la carence en micronutriments chez les enfants, il est nécessaire de concevoir et de mettre en œuvre des politiques de sécurité alimentaire et nutritionnelle (SAN) qui soient suffisamment complètes et détaillées. Cela implique que les stratégies sectorielles soient intégrées de façon thématique et en tenant compte des conditions propres à chaque lieu. En d’autres termes, les programmes de développement visant à accroître la productivité agricole, à améliorer l’intégration des marchés ou à promouvoir d’autres interventions connexes doivent être conçus et hiérarchisés en fonction de leur impact nutritionnel tout en tenant pleinement compte des différences géographiques à l’échelle du pays.
L’Atlas politique du Rwanda , mis au point dans le cadre du programme Voice for Change Partnership (V4CP), a précisément adopté cette approche. Le partenariat Voice for Change (V4CP) est un programme multisectoriel financé par le ministère néerlandais des Affaires étrangères (DGIS), géré conjointement par l’Organisation néerlandaise de développement (SNV) et l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI).
L’Atlas utilise des données et des statistiques sur l’agriculture, la consommation alimentaire et la nutrition pour cartographier les différents obstacles du système agroalimentaire du pays et contribuer à la conception de stratégies intégrant un point de vue géographique. La méthode utilisée dans cet Atlas consiste à comparer et évaluer la performance de chaque district par rapport à une série d’indicateurs de SAN pour générer un ensemble de typologies spatiales. Les deux grandes typologies utilisées dans l’Atlas politique sont décrites plus en détail par Marivoet et al. (2019) et Marivoet & Ulimwengu (2018). L’Atlas utilise les données précieuses de l’Enquête intégrée sur les conditions de vie des ménages (EMICoV4) de 2013-14 et de l’Enquête démographique et de santé (EDS) de 2014-15 du Rwanda. Si ces données donnent un aperçu datant déjà de 5 ou 6 ans, elles représentent néanmoins la base la plus complète dont on dispose sur les indicateurs de SAN, en plus de fournir des informations essentielles sur le profil spatial du système agroalimentaire rwandais.
Pour illustrer l’utilité de l’Atlas, il convient de considérer la typologie de SAN qui reflète les inefficacités relatives du système agroalimentaire (inefficacités en termes de production alimentaire, d’accès à la nourriture et d’utilisation de la nourriture). Ces indicateurs sont les piliers fondamentaux de la sécurité alimentaire et, lorsqu’ils sont appliqués aux districts du Rwanda, ils témoignent de la grande diversité qui existe à l’échelle du pays (figure 2).
Figure 2. Combinaisons de faibles efficacités, Rwanda (2014-2017). Source : Marivoet, Ulimwengu, et Sall (2020), Atlas politique du Rwanda.
Par exemple, nos résultats indiquent un total de 17 districts souffrant d’une faible efficacité de production ou des districts présentant une performance médiocre dans la transformation du potentiel agricole en production alimentaire. On peut citer en exemple les districts de Huye, Nyamagabe, Gakenke, Karongi, Nyaruguru et Ngororero qui figurent tous parmi ceux qui présentent les niveaux de retard de croissance les plus élevés. Les résultats suggèrent en outre que le Rwanda est en grande partie touché par une production insuffisante de denrées alimentaires riches en vitamine B12, un micronutriment présent uniquement dans la viande, le poisson, les œufs et les produits laitiers. De même, on observe, en particulier dans les districts de Rusizi, Huye et Rubavu, une production insuffisante de haricots secs, de patates douces, d’amarante, de pommes de terre et de farine de manioc, toutes ces denrées étant riches en calcium, du fer et du zinc. Les résultats révèlent également des carences dans la production de diverses cultures horticoles riches en vitamine A.
L’atlas politique explore également de possibles sites greniers sur la base de critères d’aptitude à la culture et des pénuries de production observées pour répondre aux besoins nutritionnels du pays. Les résultats indiquent que le Rwanda peut accroître considérablement sa production de céréales et de légumineuses (en particulier le maïs et le soja) par rapport à celle des racines et des tubercules, surtout dans la partie orientale du pays.
Les résultats évoquent également une faible efficacité d’accès dans 15 districts du Rwanda ou des districts présentant une performance médiocre dans la transformation de la production alimentaire en acquisition de denrées alimentaires. Dix de ces districts (Nyamagabe, Gakenke, Karongi, Nyaruguru, Ngoma, Rutsiro, Nyabihu, Burera, Ruhango et Kayonza) enregistrent également des niveaux de retard de croissance extrêmement élevés. Les investissements consacrés à ces greniers avec l’amélioration des infrastructures de transport, de stockage et de transformation pourraient intégrer dans une large mesure les marchés alimentaires du Rwanda en réduisant les délais de transport et en augmentant la durée de conservation des aliments, en particulier des denrées périssables comme les produits horticoles. En contrepartie, ces investissements pourraient garantir un approvisionnement stable en denrées alimentaires à d’autres districts du pays où les pénuries de production sont plus fréquentes.
De faibles efficacités d’utilisation, performances médiocres dans la transformation de l’acquisition de denrées alimentaires en résultats nutritionnels, sont constatées dans deux districts seulement, Kayonza et Ngororero, où le retard de croissance est particulièrement élevé. Dans ces districts, l’accès à un ensemble diversifié de produits alimentaires est moins important que le mode d’utilisation des aliments dans le ménage pour déterminer l’état de santé individuel. Cela implique non seulement les pratiques culinaires et les allocations alimentaires au sein des ménages, mais aussi l’accès et l’utilisation des soins de santé, de l’eau, de l’assainissement et des infrastructures d’hygiène.
Cette analyse prouve l’intérêt de concevoir des interventions de développement intégrant les données sur la nutrition, l’agriculture et la géographie, entre autres variables. En effet, de nombreuses personnes souffrant de malnutrition peuvent vivre dans des districts qui sont en fait des zones agricoles productives, tandis qu’une meilleure intégration entre les districts producteurs d’aliments nutritifs et ceux où ces aliments sont consommés pourrait être bénéfique pour la lutte contre la malnutrition. Dans d’autres districts, la sécurité alimentaire et nutritionnelle ne peut être assurée qu’à travers des programmes de protection sociale visant à réduire l’écart entre les insécurités à court terme et les investissements à long terme dans la production agricole, l’intégration des marchés et le développement des infrastructures. Dans d’autres districts encore, les programmes de transfert de nourriture et d’argent pourraient être particulièrement efficaces s’ils sont assortis de campagnes de sensibilisation à la nutrition axées sur la composition et la préparation de repas sains.
En somme, la sensibilité à la nutrition et l’analyse spatiale peuvent enrichir les politiques et les programmes en matière d’agriculture et de sécurité alimentaire. Au Rwanda, ce constat renvoie directement à la poursuite de la mise en œuvre du Plan stratégique de transformation agricole (PSTA). Le PSTA4 définit un panier alimentaire national qui permet d’estimer les niveaux de suffisance calorique suite à des améliorations de rendement ciblées. Il pourrait être étendu pour prendre en compte divers macro- et micronutriments, évaluer la rentabilité des régimes alimentaires actuels par rapport aux régimes alternatifs dans différentes zones de prix et évaluer l’autosuffisance alimentaire à l’échelle du district tout en identifiant les possibilités de renforcer l’intégration des marchés. Dans la même optique, il conviendrait d’affiner le Programme d’intensification des cultures (CIP) et d’autres programmes semblables d’intensification durable de la production agricole pour tenir compte de l’interaction entre les districts greniers du Rwanda et les zones de carences en nutriments que ces programmes pourraient cibler. Avec les nouvelles éditions de EMICoV et d’EDS attendues prochainement, il existe des possibilités de valider, réviser et développer cette analyse afin d’éclairer les choix strtégiques et d’investissement dans un avenir proche, en particulier pendant la période de relance économique après la pandémie mondiale de COVID-19.
Références
Marivoet, W., & Ulimwengu, J.M. 2018. Mapping Nutrient Adequacy for Targeted Policy Interventions, with Application to Uganda (2013/14). Document de travail 01764 de l’IFPRI. Washington, DC : Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI). http://ebrary.ifpri.org/cdm/ref/collection/p15738coll2/id/132901
Marivoet, W., Ulimwengu, J.M., & Sedano, F. 2019. Spatial typology for targeted food and nutrition security interventions. World Development 120: 62–75. https://doi.org/10.1016/j.worlddev.2019.04.003
National Institute of Statistics of Rwanda (NISR), Ministry of Health (MOH), & ICF International. 2015. Rwanda Demographic and Health Survey 2014-15. Rockville, Maryland, USA: NISR, MOH, and ICF International.
National Institute of Statistics of Rwanda (NISR). 2016. Rwanda—Integrated Household Living Conditions Survey (EICV4), 2013-2014, Cross-Sectional Sample. Kigali: NISR. http://microdata.statistics.gov.rw/index.php
National Institute of Statistics of Rwanda (NISR), Ministry of Agriculture and Animal Resources (MINAGRI), & World Food Programme (WFP). 2018. Comprehensive Food Security and Vulnerability Analysis 2018. Kigali and Rome: NISR and WFP.
À propos des auteurs
Wim Marivoet est chercheur au Bureau régional pour l’Afrique (AFR) de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)
Leysa Maty Sall est chercheur associé au Département Capacité et Déploiement de AKADEMIYA2063
John M. Ulimwengu est chercheur associé senior au Bureau régional AFR de l’IFPRI
Ce blog a été initialement publié sur rwanda.ifpri.info




