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La crise alimentaire devrait s’aggraver en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale : quelles en sont les raisons et comment y remédier ?

Auteurs : Oliver Kiptoo Kirui et Chibuzo Nwagboso

Les pays d’Afrique occidentale et centrale sont confrontés à une crise alimentaire aux causes multiples. Selon des estimations datant de fin décembre 2025, 41,8 millions de personnes se trouvaient déjà en situation de crise, voire pire, entre octobre et décembre 2025. Ce chiffre devrait atteindre 52,8 millions entre juin et août 2026. Oliver Kiptoo Kirui et Chibuzo Nwagboso, chercheurs à l’IFPRI, expliquent la gravité de la situation.

Quelle est l’ampleur de l’insécurité alimentaire dans la région, et où se situent les zones les plus touchées ?

La sécurité alimentaire comporte trois aspects :

  • La faim chronique.
  • Les obstacles à l’accès aux denrées alimentaires.
  • Les crises aiguës.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le Cameroun sont en crise. Cette crise concerne surtout les zones situées dans les corridors touchés par les conflits, où les marchés se fragmentent, les exploitations agricoles sont abandonnées et l’accès humanitaire est limité. Les principales zones concernées sont la région du Sahel central/Liptako-Gourma et le bassin du lac Tchad.

Ce problème est fortement influencé par la crise mondiale du financement humanitaire. Le PAM a averti que le manque de financement obligeait à réduire les rations dans des pays comme le Mali.

Entre octobre et décembre 2025, le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire était estimé à 41,78 millions. Selon les estimations, 52,78 millions de personnes seraient menacées dans la période de soudure de juin à août 2026. Le rapport régional de janvier 2026 de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture conforte ces prévisions.

Le PAM, dans une analyse couvrant l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, a alerté sur le fait que 55 millions de personnes pourraient être confrontées à une situation de « faim assimilable à une crise ou pire » entre juin et août 2026.

Quelles en sont les causes ?

Pour bien la comprendre, il faut la considérer comme un risque à plusieurs niveaux :

  • Les conflits et les bouleversements en matière de gouvernance engendrent la vulnérabilité.
  • Les phénomènes météorologiques et les flambées des prix entraînent une grave détérioration de la situation.
  • La fragilité des filets de sécurité rend la reprise précaire.

Conflits, insécurité et fragmentation de la gouvernance

Les analyses identifient régulièrement les conflits et l’insécurité comme des facteurs déterminants. Ces facteurs causent la fermeture des marchés, la restriction des déplacements des familles et la limitation de l’accès de l’aide humanitaire.

L’analyse de la classification intégrée des phases de sécurité alimentaire (IPC) pour la République démocratique du Congo et la République centrafricaine met clairement en évidence une insécurité alimentaire persistante, qui peut être assimilée à une crise. Cette situation est liée à la dynamique des conflits et aux facteurs de stress économiques qui y sont associés.

Les chocs liés à la gouvernance peuvent aggraver les perturbations du marché. Les observations ont mis en évidence les conséquences de la fermeture des frontières et la perturbation des flux financiers liés aux sanctions de la CEDEAO à l’encontre du Niger. Les événements politiques peuvent se traduire par des difficultés d’accès aux denrées alimentaires.

Chocs climatiques et pressions environnementales

Le Cadre harmonisé (un outil régional servant à analyser et à recenser les zones à risque et les populations touchées par l’insécurité alimentaire et nutritionnelle) avait permis d’identifier les inondations signalées comme facteurs déterminants dès le cycle de 2023. Il a indiqué que de fortes pluies avaient endommagé les cultures dans certaines régions du Ghana, du Niger et du Tchad. Dans une région où les moyens de subsistance dépendent encore fortement de l’agriculture pluviale et des systèmes pastoraux, même les « bonnes années de production » peuvent coexister avec une insécurité alimentaire aiguë lorsque l’insécurité entrave l’accès aux champs et aux marchés.

Chocs économiques, hausse des prix des denrées alimentaires et perturbations du marché

Le rapport Situation de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde (2025) souligne les conséquences néfastes d’une inflation élevée sur pouvoir d’achat et l’accès à une alimentation saine. Il indique que l’inflation des prix des denrées alimentaires n’est pas seulement une variable macroéconomique, mais qu’elle a également une incidence sur les résultats concernant la nutrition et la sécurité alimentaire.

Déplacements de populations et perturbation des moyens de subsistance

Le déplacement est à la fois un symptôme et un facteur déterminant. Il réduit la production et les revenus des ménages, accroît la dépendance et met à rude épreuve les services et les marchés des communautés d’accueil. Le fardeau que représente actuellement le déplacement de populations est considérable dans les principaux foyers de tension de la région. Les données opérationnelles du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés indiquent que la RDC compte environ 6,47 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur territoire, le Nigeria 3,54 millions, le Cameroun 1 million et le Niger 590 000.

Quelles sont les conséquences d’une réduction de l’aide alimentaire ?

En fin 2024 et début 2025, plusieurs grands donateurs humanitaires — dont les États-Unis et plusieurs gouvernements européens — ont annoncé des réductions ou des reports des décaissements de l’aide, en raison de contraintes budgétaires nationales et de crises mondiales concurrentes. Les effets se sont immédiatement manifestés au Sahel. Au début de l’année 2025, seuls environ 50 % des fonds nécessaires aux opérations humanitaires dans la région avaient été mobilisés.

Le manque de fonds n’est plus seulement un problème logistique pour les organisations humanitaires. Elles contribuent désormais directement à l’aggravation de la faim et de la malnutrition. Lorsque les financements diminuent, le nombre de personnes aidées baisse, les rations alimentaires sont réduites et les programmes nutritionnels sont interrompus, en particulier pendant les pics saisonniers prévisibles, lorsque les besoins atteignent leur niveau le plus élevé.

Les données probantes recueillies par le PAM dans le Sahel central sont d’une clarté inhabituelle. Elles indiquent qu’au Mali, où les rations ont été réduites en raison d’un manque de fonds, le nombre de personnes confrontées à une situation de famine a augmenté de 64 % depuis 2023. Dans les régions où les rations ont été maintenues à leur niveau habituel, la population confrontée à une famine assimilable à une situation de crise ou pire a diminué de 34 %.

Ces chiffres semblent indiquer que l’aide joue un rôle déterminant.

Les contraintes budgétaires limitent également la capacité de la région à prévenir les décès liés à la malnutrition. En janvier 2026, le PAM a indiqué que 13 millions d’enfants de la région pourraient être confrontés à la malnutrition et a expliqué que, sans financement d’urgence, les programmes d’aide et de nutrition devraient être réduits.

Le rapport de situation de l’UNICEF sur le Burkina Faso présente un tableau similaire. Il souligne que l’aide alimentaire est acheminée « malgré les contraintes budgétaires », en dépit de l’aggravation de l’insécurité et de l’accroissement des déplacements de populations.

Au niveau du système, les rapports du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies montrent que les opérations humanitaires au Sahel ont maintes fois été menées avec d’importants déficits. Il souligne que la moitié environ des fonds nécessaires a été mobilisée pour l’aide ciblée. Un aperçu des besoins régionaux au Sahel pour 2025, publié en début d’année, indiquait que seuls 8 % des fonds nécessaires avaient été reçus. Ce niveau de financement très faible en ce début d’année augmente le risque d’épuisement des réserves alimentaires et nutritionnelles avant le début de la période de soudure.

Que faut-il faire ?

Les données disponibles plaident en faveur d’une approche combinant des mesures d’urgence à court terme, des mesures de relance à moyen terme et des réformes structurelles à long terme.

Mesures à court terme

Les gouvernements et les organismes régionaux devraient considérer la période de soudure comme un risque prévisible. Ils doivent laisser les marchés fonctionner et faire en sorte que l’aide parvienne à ceux qui en ont besoin.

Le Cadre harmonisé montre de manière récurrente que les situations de crise se concentrent dans les zones caractérisées par la perturbation des marchés et l’insécurité des déplacements.

Le PAM a tiré la sonnette d’alarme sur le fait que, sans un financement d’urgence, des millions de personnes risquaient d’être privées d’aide. Les donateurs peuvent veiller à ce que l’aide nutritionnelle spécifique vienne s’ajouter à l’aide alimentaire générale et aux transferts monétaires, sans pour autant les remplacer. La prévalence de l’émaciation est déjà élevée dans plusieurs pays particulièrement touchés.

Les ONG devraient renforcer et élargir les dispositifs de transferts monétaires dans les zones où les marchés fonctionnent encore, et recourir à des aides en nature lorsque les conflits isolent certaines zones.

Mesures à moyen terme

Les gouvernements devraient renforcer les dispositifs de protection sociale, qui doivent pouvoir être mis en place rapidement en cas de flambée des prix ou d’inondations. Cette mesure est particulièrement importante dans les régions où la plupart des ménages doivent acheter leur nourriture (et ne la cultivent pas).

Les organismes régionaux devraient faciliter les échanges transfrontaliers et mettre en place des systèmes d’alerte précoce. Cette mesure peut réduire les incertitudes liées aux politiques publiques, facteurs de perturbation des prix.

Les acteurs humanitaires et du développement devraient mettre l’accent sur le rétablissement des moyens de subsistance des populations déplacées. Par exemple, les investissements dans la restauration des terres peuvent produire un accroissement important des rendements et réduire le nombre de cas d’urgence récurrents.

Mesures à long terme

L’objectif à long terme est de lever trois obstacles récurrents : l’insécurité, la faiblesse des services et la résilience limitée des systèmes alimentaires sensibles au changement climatique.

Tout d’abord, les gouvernements nationaux et les mécanismes de sécurité régionaux doivent mettre en œuvre des stratégies de stabilisation durables. La relance agricole et l’intégration des marchés ne peuvent se produire dans des zones de conflits.

Deuxièmement, investir dans le capital humain et les services de base qui contribuent directement à réduire la mortalité liée à la malnutrition. Il s’agit notamment des soins de santé primaires, de l’accès à l’eau potable et des programmes d’alimentation infantile. Les rapports de l’UNICEF sur le Burkina Faso indiquent un nombre élevé de cas de malnutrition aiguë sévère nécessitant un traitement, même en l’absence de situation de « famine ».

Enfin, renforcer la résilience face au changement climatique. Cette mesure peut être mise en œuvre grâce à la gestion de l’eau, la gestion de la fertilité des sols et des pâturages, ainsi que par des stratégies de diversification des sources de revenus. Le financement devrait privilégier la prévention, et pas seulement la réaction.

Oliver K. Kirui est chercheur au sein de l’unité Stratégies de développement et gouvernance (DSG) de l’IFPRI et responsable des programmes de soutien stratégique pour le Nigeria et le Ghana, basé à Abuja, au Nigeria ; Chibuzo Nwagboso est analyste de recherche au sein de l’unité DSG, basé à Abuja. Cet article a été initialement publié sur The Conversation. Les opinions exprimées sont celles des auteurs.