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Le mythe de l’autosuffisance : pourquoi cultiver sa propre nourriture ne nourrira pas, à elle seule, l’Afrique

Article de recherche

Par Antoine Bouët, Fousseini Traoré, Pierre Mamboundou, Insa Diop, Abdourahmane Sy et Audrey Lulu Mandi

Points clés à retenir :
  • L’idée intuitive qu’un pays qui produit toute sa propre nourriture sera en sécurité alimentaire ne résiste pas à l’examen des données. L’autosuffisance alimentaire ne s’avère ni nécessaire ni suffisante pour la sécurité alimentaire.
  • Certains pays qui importent la majeure partie de leur nourriture, notamment le Japon, la Norvège et la Tunisie, figurent parmi les mieux nourris au monde, tandis que certains exportateurs nets de produits alimentaires sont toujours confrontés à la faim. Le commerce, et pas seulement la production, fait une grande partie du travail.
  • L’Afrique s’appuie sur les droits de douane agricoles les plus élevés du monde, mais dans l’ensemble, elle taxe ses agriculteurs plutôt que de les soutenir. Et le soutien qui existe n’aide l’autosuffisance que jusqu’à un certain point.

Cet article est basé sur une recherche qui n’a pas encore été évaluée par des pairs.

Il existe une idée sur la faim qui semble si sensée qu’elle n’a presque pas besoin d’être défendue. Si un pays produit toute la nourriture dont il a besoin, la logique veut que sa population soit nourrie. Pas de dépendance aux marchés mondiaux capricieux, pas d’exposition aux pics de prix fixés dans des capitales lointaines, pas de factures d’importation drainant de précieuses devises étrangères. Cultivez votre propre nourriture, et vous n’aurez jamais faim. C’est la version de la politique alimentaire qui consiste à entretenir un potager à l’arrière, et à travers l’Afrique, elle a discrètement façonné des décennies de droits de douane, de subventions et de campagnes d’autosuffisance.

Un nouveau document de travail de l’IFPRI confronte cette intuition aux preuves, à un moment où la faim en Afrique augmente plutôt que de diminuer. Le verdict est inconfortable pour quiconque aime l’idée : l’autosuffisance alimentaire n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante pour la sécurité alimentaire.

FIGURE 1 : Ratio d’autosuffisance alimentaire dans les huit pays cibles et les régions de référence, montrant qu’aucun des huit n’atteint la ligne des 100 %. Source : Figure 11 du document.

Deux mots faciles à confondre

Sécurité alimentaire et autosuffisance alimentaire sonnent comme des cousins. Elles ne le sont pas. La sécurité alimentaire, selon la définition standard, est atteinte lorsque chacun a un accès physique et économique fiable à une nourriture nutritive suffisante, quelle que soit la provenance de cette nourriture. L’autosuffisance alimentaire est plus étroite et plus littérale : c’est la part de ce qu’un pays mange qu’il produit également. L’une concerne le fait que les gens soient nourris. L’autre concerne qui a produit le repas. Le glissement entre les deux, traitant la seconde comme une garantie de la première, est là où les problèmes commencent.

La distinction est importante car l’Afrique va dans la mauvaise direction sur la mesure littérale. Le ratio d’autosuffisance alimentaire du continent est passé de 106 % en 1961, lorsqu’il produisait légèrement plus qu’il ne consommait, à 81 % en 2019. Aucun des huit pays que l’étude examine en détail (Ghana, Kenya, Mozambique, Nigeria, Rwanda, Sénégal, Tanzanie et Ouganda) ne produit aujourd’hui autant de nourriture qu’il n’en consomme. Vue sous le seul angle de l’autosuffisance, cela ressemble à une urgence exigeant un effort de production à tout prix.

Mais est-ce le cas ? C’est la question à laquelle la recherche tente de répondre.

Ni nécessaire ni suffisante

Ici, les auteurs font quelque chose de clarifiant. Plutôt que d’argumenter à partir de la théorie, ils classent les pays du monde dans une grille simple (autosuffisants ou non, en sécurité alimentaire ou non) et regardent qui se situe où. La grille brise le mythe en deux.

Premièrement, l’autosuffisance n’est pas nécessaire. Une nette majorité de pays qui importent la majeure partie de leur nourriture, environ sept sur dix, connaissent néanmoins de faibles niveaux de faim. La Norvège, le Japon, la Tunisie, le Cameroun : aucun ne produit tout ce qu’il mange, et tous sont confortablement nourris, car le commerce fournit de manière fiable le reste (souvent, dans les cas riches en ressources, payé par l’exportation d’autre chose que de la nourriture). On peut être nourri sans se nourrir soi-même.

Deuxièmement, l’autosuffisance n’est pas suffisante. Un plus petit groupe récalcitrant[FT1] de pays produisent un surplus alimentaire et ne peuvent toujours pas nourrir tout le monde. La Bolivie, le Guatemala et la Zambie sont tous des exportateurs nets de calories, mais tous sont aux prises avec une réelle insécurité alimentaire. Produire suffisamment, il s’avère, n’est pas la même chose que tout le monde mange suffisamment.

Si l’on remplace les anecdotes par les statistiques, la même image se maintient. Partout dans le monde, une autosuffisance plus élevée n’est liée qu’à deux des quatre piliers reconnus de la sécurité alimentaire, la disponibilité et l’accès, et à peine aux autres. En Afrique spécifiquement, la relation est encore plus faible. La ligne claire que l’on pourrait attendre, plus de nourriture produite localement signifiant moins de faim, n’est tout simplement pas là.

Le paradoxe de taxer ceux que l’on entend protéger

Si l’autosuffisance est l’objectif, les outils familiers sont les droits de douane et les subventions : taxer les importations, soutenir les agriculteurs, favoriser la production nationale. L’Afrique a eu recours au premier bien plus qu’au second. Le continent prélève les droits de douane les plus élevés du monde sur les importations agricoles, avec une moyenne d’environ 23 %. Et pourtant, lorsque l’on additionne tout ce que les gouvernements font réellement, la protection des droits de douane et le soutien des subventions combinés, les agriculteurs africains sont perdants. Selon la mesure standard de l’aide, l’agriculture du continent n’est pas subventionnée en fin de compte, mais taxée, et taxée plus lourdement que partout ailleurs sur Terre.

C’est le paradoxe silencieux au centre de l’étude. Les gouvernements qui recherchent l’autosuffisance par le biais de barrières commerciales peuvent finir par étrangler les producteurs mêmes qu’ils espèrent encourager, car des murs élevés autour de certains produits côtoient de lourdes taxes sur d’autres, et l’agriculteur ressent la seconde aussi vivement que la première.

Il y a une autre nuance, et celle-ci est porteuse d’espoir. Le soutien agricole contribue à l’autosuffisance, l’analyse le confirme, mais pas sans limite. L’effet est fort lorsque le soutien est faible et s’estompe à mesure que le soutien augmente, jusqu’à ce que, au-delà d’un certain seuil, une aide supplémentaire n’apporte presque rien et puisse même avoir un effet contre-productif à mesure que les surplus s’accumulent à des prix que le marché n’a jamais fixés. Plus n’est pas toujours plus. Le modèle suit un « paradoxe du développement » observé de longue date : les pays plus pauvres ont tendance à taxer leurs agriculteurs, les plus riches à les soutenir, et le rendement du soutien évolue à mesure que les économies se développent.

FIGURE 2 : Taux nominal de protection et d’aide par région, montrant la position négative (taxation nette) de l’Afrique par rapport au soutien positif en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Source : Figure 17 du document.

Alors, que devrait faire un continent affamé ?

Si l’autosuffisance n’est pas la réponse, son image miroir ne l’est pas non plus. L’étude prend soin de ne pas échanger un slogan contre un autre. Ouvrir les frontières n’est pas plus une garantie de sécurité alimentaire que de les fermer. La conclusion honnête est moins satisfaisante et plus utile : il n’y a pas de stratégie unique.

Ce que les preuves mettent en évidence, c’est la valeur du commerce en tant que stabilisateur, en particulier le commerce régional. La production dans une région entière a tendance à être plus stable que la production dans un seul pays, de sorte qu’une mauvaise récolte à un endroit peut être compensée par une bonne récolte à côté. Une région qui commerce librement en son sein, tout en investissant dans ses propres agriculteurs, obtient le meilleur des deux mondes : la résilience de nombreux fournisseurs et la dignité de produire sa propre nourriture. Le vrai débat, suggèrent les auteurs, n’est plus le libre-échange contre la protection. Il s’agit de construire des systèmes alimentaires suffisamment résilients pour nourrir les populations lors du prochain choc, quelle qu’en soit la source.

Ce recadrage porte un message pratique pour les décideurs politiques attirés par la bannière de l’autosuffisance, qui flotte encore sur une grande partie de la politique agricole africaine. L’objectif à poursuivre n’est pas un pays qui produit chaque grain qu’il mange. C’est un pays, et une région, où chacun peut obtenir de manière fiable un repas nourrissant. Ce ne sont pas les mêmes ambitions, et confondre l’une avec l’autre risque de dépenser de l’argent public rare dans le mauvais combat.

Ce qui laisse la question à laquelle chaque ministre de l’Agriculture du continent devra finalement répondre. Si l’objectif est d’être nourri, plutôt que de simplement s’auto-approvisionner, que feriez-vous différemment demain ?

Antoine Bouët est directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII). Fousseini Traoré est chercheur principal, Pierre Mamboundou est chercheur associé, et Insa Diop et Abdourahmane Sy sont analystes de recherche, tous au sein de l’unité Marchés, Commerce et Institutions de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI). Ce travail a été réalisé dans le cadre du partenariat Strengthening Food Systems to Promote Increased Value Chain Employment Opportunities for Youth (SFS4Youth) avec la Mastercard Foundation.

Cet article est basé sur une recherche qui n’a pas encore été évaluée par des pairs. Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne représentent pas nécessairement celles de l’IFPRI ou de la Mastercard Foundation.

Référence : Bouët, A., Traoré, F., Mamboundou, P., Diop, I., & Sy, A. (2025). The political economy of food self-sufficiency policies and food security in African countries (SFS4Youth Working Paper No. 4). International Food Policy Research Institute. https://hdl.handle.net/10568/168579